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Les Enfants de la Licorne, Tome 1 – Extrait 2, pages 175 à 184

Les rayons du soleil éclairant sa chambre pour la réveiller à un nouveau matin paraissent étrangement familiers à Lossëlyn. Durant un court instant, elle souhaite que son séjour dans le palais de ce roi encore inconnu se prolonge des années entières, avant de réaliser que ce n’est qu’une étape vers une destination qui l’appelle bien plus fortement encore. Elle ouvre les yeux et s’apprête à sortir du lit lorsqu’elle étouffe un cri de surprise, et se recroqueville sur son oreiller tout en s’emmitouflant de sa couverture jusqu’à la moitié du visage.

— Oh ! Je te demande pardon, dit Nahar lui apparaissant sous sa forme humaine, assis confortablement à côté.

— Mais… Je… Vous… bafouille Lossëlyn.

— Je suis là depuis les premières lueurs de l’aurore. Tu dormais encore, alors j’ai continué ici ma méditation de la nuit. Je ne pensais pas que je te ferais peur. C’est moi, Nahar !

— Oui, je… J’avais compris. C’est que…

Nahar semble attendre la fin de la phrase qu’elle ne sait pas comment formuler. Désespérant de le voir la laisser tranquille pour s’habiller, elle se drape plus consciencieusement de sa couverture comme d’une toge de fortune, et tâche de se reprendre en lui adressant la parole à nouveau :

— C’est gentil de passer me voir…

— Ah ! Je craignais que tu ne m’en veuilles pour quelque chose. Puisque rien n’est malentendu, je voulais te dire que je dois m’en aller. J’ai pensé que tu aimerais me dire au-revoir.

— C’est vrai ! s’exclame Lossëlyn, avant de remettre vivement en place un pan de la couverture qui est retombé.

— Tu as froid ? s’inquiète Nahar. Tu n’est pas malade, au moins ?

— Pas du tout ! C’est que…

— Ah ! fait Nahar avec un grand sourire, comme s’il se moquait d’elle.

— Je sais bien que tu m’as vue toute nue ! Mais je n’ai pas l’habitude, voilà.

— Je trouve que tu réagis comme si j’étais un homme. Tu sais, chez les elfes, il faudra que tu te défasses de certains… réflexes étranges. Heureusement, Silaë aura le temps de parfaire ton éducation.

— Oui oui ! Alors, tu disais que tu t’en vas ?

— En effet. J’ai beaucoup à faire avec Alistelia. La dragonne bleue.

— C’est vrai ? lui demande-t-elle simplement, sans oser formuler une question plus directe.

— Ah ! souffle-t-il en réponse, comme s’il avait parfaitement ressenti sa curiosité. Ce sont des affaires de dragons. Ce royaume où nous nous trouvons rééquilibre en quelque sorte les actions de Mork, le dragon noir. Mais celui-ci est très puissant et Alistelia ne se sent plus de taille, maintenant. Elle a fait du bon travail, mais de toute façon, c’est le destin des dragons d’or, comme moi, de contrer les penchants discutables des dragons noirs.

— J’espère que tu t’en sortiras.

— Bien sûr que oui, assure-t-il d’un air d’évidence.

Un élan de curiosité pour ces créatures extraordinaires étreint soudainement la jeune fille. Elle ne sait pas quand elle reverra Nahar, ce qui la décide à profiter au maximum de ces instants partagés. Pour une fois, le dragon semble tout entier disposé à lui donner des réponses. Une telle occasion pourrait ne pas se représenter avant longtemps.

— Dis-moi, Nahar, y a-t-il beaucoup de dragons, comme toi ?

— Dans les mondes subtils, des centaines. Mais ici, dans le monde matériel, nous ne sommes que sept, ou à peine plus. Il y a… Eh bien, il y a moi ! Seul et unique représentant de mon espèce, les dragons dorés : tous les autres sont soit dans des mondes parallèles à celui-ci, soit dans le plan subtil.

— Sylendë m’avait parlé du monde subtil. Il disait qu’il s’agissait du refuge des esprits de la Nature.

— C’est exact. Le monde subtil est comme l’air que nous respirons : il se ressent mais ne se voit pas avec le regard physique. Il s’agit d’ailleurs de la réalité de quiconque n’a pas, ou plus, de corps matériel. De nombreux humains ressentent les présences de cette partie subtile de leur monde, qui foisonne de vie. Cela les inquiète souvent. C’est aussi ce qui explique leur peur du noir. À la lumière, leur raison les rassure, concluant que ce n’est que leur imagination, puisqu’ils ne voient rien. Mais dans le noir, ils n’en sont plus si sûrs…

— Nous ne sommes jamais seuls, en somme.

— Oui, que ce soit la nuit ou le jour ! Bien sûr, ce ne sont pas forcément les mêmes présences, car beaucoup sont liées soit à la lumière, soit à l’obscurité. Ces êtres, qui ne possèdent qu’un corps d’énergie, peuvent très bien nous voir, mais nous non. Un peu comme nous ne verrions pas briller une luciole dans la lumière, bien que cela ne la rende pas moins réelle pour autant. Certains êtres du subtil ont le pouvoir de densifier leur corps pour le rendre perceptible par les sens physiques, mais cela est rare. Autrement, il faut ouvrir ses sens subtils, ou bien se différencier du corps physique par une méditation profonde, ce qui fait d’ailleurs partie des apprentissages des elfes.

— Crois-tu que Silaë pourrait me l’apprendre ?

— Certainement ! Ce n’est pas bien compliqué ! Il suffit de se dissocier du corps physique : notre propre corps d’énergie peut alors s’élever librement dans le monde subtil. Cela arrive dans ce que les humains appellent « mort ». Celui qui en est conscient peut non seulement voir ce qui était imperceptible, mais aussi profiter des pouvoirs des êtres du subtil : le voyage instantané dans l’espace et parfois même le temps, l’influence des rêves des êtres incarnés, le modelage et l’utilisation des courants énergétiques du monde pour rééquilibrer des lieux ou les déséquilibrer…

— Déséquilibrer ? répète-t-elle, un peu surprise.

Nahar la regarde quelques instants du coin de l’œil, comme s’il se désespérait du peu de connaissances de Lossëlyn. Il continue cependant ses explications d’une voix égale, bien qu’un peu condescendante.

— Eh bien, oui, il n’y a pas que de gentilles fées dans le plan énergétique de notre monde, c’est comme ici, il y a de tout. Les dragons font partie des gardiens, de ceux qui veillent sur l’équilibre et l’harmonie de l’ensemble. Tu peux voir cela comme un soleil instable qui doit rester à l’horizon, avec des forces qui voudraient le faire s’élever dans le ciel parce qu’elles aiment la lumière, et des forces qui voudraient le faire plonger dans la terre parce qu’elles aiment l’obscurité… Il faut beaucoup de gardiens pour éviter que des esprits ne perturbent trop les choses en voulant faire triompher leur point de vue. Certains aimeraient que les eaux recouvrent toutes les terres, d’autres que tout soit asséché, d’autres que des volcans se réveillent en tous lieux, d’autres encore que des vents violents balaient le monde sans relâche, et ainsi de suite… Mais le monde, c’est ce miracle qui accorde tout, et tous ! De cette manière…

Nahar rechigne un court instant à prononcer la suite de ces idées, donnant brièvement l’apparence de se plonger dans ses pensées.

— De cette manière, les dragons noirs ne sont aussi que les instruments de l’équilibre, car les dragons ont un penchant pour la lumière et pourraient dévier petit à petit de l’équilibre fragile et impartial qu’ils sont censés protéger. Je suppose que les dragons noirs ne sont apparus que pour faire contre-poids à ce penchant.

Lossëlyn, captivée et attentive, a totalement oublié sa gêne première pour se concentrer sur toutes ces idées insoupçonnées pour elle mais qui lui semblent emplies de sens. Par ailleurs, la complète inattention de Nahar pour son apparence physique commence à lui faire comprendre la parfaite inutilité de sa pudeur, et la règle de réserver les sentiments humains aux humains.

(…)

Nahar est interrompu par un souffle d’air qui fait voler les tentures de la chambre et ses cheveux, bien que le ciel dégagé n’ait aucunement laissé présager un tel coup de vent.

— Tiens ! C’est peut-être pour moi, s’exclame Nahar en remettant rapidement en ordre sa chevelure.

Un rugissement à l’extérieur semble lui répondre et il sourit à Lossëlyn :

— C’est vraiment pour moi, confirme-t-il. Je te souhaite bien du courage et de réaliser ta quête ! J’espère te revoir.

La jeune fille veut lui répondre mais elle le voit sauter sur-le-champ par la fenêtre ouverte. Elle se précipite vers l’ouverture et découvre, médusée, Nahar à califourchon sur un grand dragon bleu en vol.

— Comme je devrais te le dire en draconique, lui crie-t-il, trar nimaru anuma atran trar arunakin nan uranam ! Je te souhaite la victoire !

Lossëlyn ne peut que les admirer tandis qu’ils s’éloignent vers le soleil, les écailles bleues d’Alistelia reflétant quelques lueurs dorées à la lumière du matin.

 
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