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Les Enfants de la Licorne, Tome 1 – Extrait 1, pages 47 à 52

Une fois sorties du palais et dans les rues de la cité elfique, personne ne semble s’étonner de la présence de la nymphe au corps de biche tenant par la main la jeune elfe au diadème étincelant.

En vérité, chaque passant exprime de la bienveillance pour les autres mais aucune gêne ou curiosité embarrassante. L’apparence physique ne revêt pas une importance exagérée, bien que la mise en valeur de la beauté, qu’elle soit du corps ou de l’art, prenne une part essentielle de l’environnement des elfes. Il faut dire que l’expression de la beauté n’est pas considérée par eux comme une manière égoïste mais comme un acte naturel d’harmonie et d’hommage à la vie.

En parallèle, étant donné que l’idée du classement des êtres ou de la suprématie des apparats est totalement exclue, une elfe marchant nue dans la cité n’est pas considérée différemment qu’une autre elfe entièrement parée de soieries et de pierres brillantes. La beauté naturelle du corps ou la beauté arrangée par la parure n’y sont que deux manières de voir l’harmonie, comme un coucher de soleil doux et paisible opposé à une aurore flamboyante ; dans les faits, la beauté ne se considère pas comme l’un ou l’autre des spectacles mais bien comme leur ensemble et la diversité de leur expression. Enfin, comme il n’y a aucun culte de l’apparence, une elfe marchant nue sur les chemins pourrait avoir une place et des responsabilités bien plus conséquentes et essentielles à la vie de la cité qu’une autre aux habits royaux, et peut-être que le jour d’après ces deux elfes intervertiront leur envie de paraître.

Il n’y a en ces lieux ni jugement, ni peur, ni isolement, ni fausse pudeur. La rue est comme une extension de l’intimité de la maison où chaque habitant de la cité est comme le membre d’une même famille, qu’il soit elfe, humain, animal ou tout autre expression consciente. Un chevreuil peut traverser une voie aussi simplement qu’un vieil elfe, et un grand carrosse s’arrêter pour laisser passer une portée de lapins. Tous les chemins sont recouverts de feuilles et d’humus à la consistance souple et soyeuse, si agréable au pied que l’usage de la chaussure est presque inexistant.

Ce qui surprend le plus les nouveaux arrivants est souvent la propreté de tous les espaces et la pureté des eaux courantes, malgré la densité d’êtres vivants. Au-delà des forces subtiles à l’œuvre et de la considération de tous, de grands roseaux dorés filtrent les innombrables canaux qui épurent toute la ville, avec une telle efficacité que les ruisseaux qui repartent vers la forêt profonde sont aussi purs et limpides qu’à la sortie de la source.

Après une petite heure de marche, la princesse Silaë et l’anadryade se trouvent dans la périphérie de la cité. Elles ne croisent presque plus personne et, au fur et à mesure qu’elles avancent sur un sentier bordé de petites fleurs blanches tachetées de jaune d’or, un silence respectueux semble se dégager de plus en plus de toute la nature.

— As-tu déjà rendu visite à l’Arbre ? chuchote l’anadryade à la princesse, comme si elle se trouvait dans une cathédrale et qu’elle ne voulait pas déranger des fidèles en prières.

— Jamais, répond-elle en murmurant elle aussi. J’ai toujours considéré que les esprits de la Nature, comme toi, étaient les seuls à pouvoir l’approcher sans déranger son sanctuaire.

— Oh, ne me considère pas trop ! ajoute l’anadryade avec un regard lumineux et un grand sourire. J’ai porté mon corps vers le monde matériel pour être plus concrètement avec vous et aider physiquement les elfes et les hommes. Mais en obtenant un poids et en échangeant la sensation subtile contre la sensation physique, j’ai perdu la spiritualité naturelle de mes sœurs.

— Nahys… se contente de répondre avec émotion la jeune princesse, faisant tinter là le doux nom de la dryade des plaines.

Elle s’arrête et la prend dans ses bras, les yeux humides.

— Tu sais, tu es la plus belle et la plus subtile de toutes mes amies, continue-t-elle. Si tu n’étais pas présente au Conseil, je n’y aurai sans doute même plus siégé depuis que ma mère nous a quittés.

— Silaë… répond l’anadryade en la serrant contre elle à son tour avec beaucoup de tendresse. J’aime tout le monde, ici, je suis tellement heureuse d’être avec toi, avec vous tous ! Ne te sous-estime pas, cependant. C’est important !

Elles reprennent doucement la marche et finissent par franchir une arche végétale mêlant les nuances du bois, la couleur des jeunes pousses et le vert émeraude panaché de jaune clair d’une liane à l’aspect du lierre. Une fois à l’intérieur, la princesse se fige, les yeux emplis d’étonnement et de respect. Nahys semble trouver le spectacle normal et regarde Silaë avec un doux sourire.

Tout autour d’elles, des lumières voltigent dans tous les sens et à perte de vue, des lumières qui parfois s’arrêtent et dévoilent de petites fées aux ailes miroitantes, curieuses envers la princesse, affectueuses envers l’anadryade. Celle-ci se trouve bientôt tout illuminée, plusieurs dizaines de ces petites fées rayonnantes installées confortablement sur sa croupe ou ses cheveux, quelques-unes s’étant même assises sur la courbure de ses seins. La princesse ne peut empêcher un léger rire en la découvrant ainsi et, comme si ce petit élan de gaieté lui avait fait dépasser sa crainte respectueuse, elle ose s’avancer vers l’arbre immense qui se perd dans la lumière du ciel.

Le regard de Silaë s’égare dans la contemplation de l’Être sacré, la plus ancienne conscience incarnée de ces terres, l’arbre dont la sagesse a guidé non seulement les elfes, mais aussi protégé la pureté et la lumière lors de l’avènement du nouveau monde, lorsque la Magie se réincarna dans la matière. On raconte que l’Arbre est le père de l’Eltar, l’esprit qui protège la Forêt et a choisi les reines elfiques depuis le premier âge du royaume. L’attention de la princesse se tourne entièrement vers lui, Sylendë, son précepteur et celui qui fit de sa mère la reine du Royaume pour des décennies…

Soudain, tous les mouvements de lumière se figent. Devant elle apparaît une forme brillante semblable à un cerf dont les bois seraient remplacés par une couronne de lumière. L’apparition lui adresse calmement la parole.

— Je suis heureux de te voir, ma petite Silaë…

— C’est… C’est toi ? C’est bien toi ?

— Bien sûr, qui d’autre voudrais-tu que je sois ? Évidemment, je ne suis pas exactement tel que j’étais la dernière fois que nous nous sommes vus.

— Que s’est-il donc passé ? Que faut-il faire, pour toi, pour… le royaume ?

L’Eltar se contente de garder le silence, comme si la réponse était tout entière contenue dans un instant de paix. La princesse courbe la tête et ferme les yeux. Lorsqu’elle se redresse, elle semble apaisée et sa voix est redevenue posée et tranquille.

— J’aimerais faire quelque chose. Mais je ne sais pas ce que…

— Tu ne sais pas ce que tu peux, c’est vrai. Hier encore, tu étais une enfant qui m’accompagnait dans les bois. Tu n’as pas encore appris à maîtriser tes dons, tu n’as même pas eu les initiations de l’âge adulte. Est-ce préjudiciable ? Nombreux sont ceux qui, aussi bien parmi les elfes que parmi les hommes, n’en savent pas davantage, alors qu’ils ont tout eu, y compris une longue vie.

— Si ma vie…

— Certainement pas, l’interrompt-il brusquement comme s’il avait compris la proposition avant que la princesse n’ait eu le temps de la formuler. Il faut offrir ta vie… à la vie, et seulement à la vie. Donner sa vie est le plus beau cadeau qui soit et l’acte le plus noble et le plus généreux, mais donner sa vie doit servir la vie. On ne donne sa vie que par amour, mais la vie donnée par amour est une vie qui est la vie encore davantage… Tu ne peux donner la tienne que dans cette vérité qui ne te diminue pas mais te renforce. Tout ce qui est donné dans la sincérité et la pureté de l’amour nous sera rendu par un amour plus grand et plus vaste encore, celui qui réunit tout dans ce monde.

Après ces derniers mots, le silence retombe doucement dans l’aura réconfortante et maternelle dégagée par l’arbre prodigieux. La princesse ne dit rien mais elle a hoché la tête, comprenant toute l’essence de la réponse de l’Eltar.

— Ceci étant, j’aurais certainement besoin de quelque chose, ajoute-t-il avec une grande bienveillance, comme pour couvrir les épaules de la jeune elfe du manteau de son affection.

— Quoi donc ? reprend-elle avec un certain espoir dans la voix.

— De toi et de Nahys, répond-il le plus simplement du monde.

(…)

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