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Les Derniers Anciens, Tome 1 – Extrait 2, pages 89 à 97

Thouérys met son manteau de soie aigue-marine tandis que Talkar habille Sylnoastra d’une cape sombre. Il prend la petite elfe à la peau claire dans ses bras, recouvre bien sa tête de la capuche afin que personne ne puisse voir son visage. Elaée prend des arcs et des flèches rangées dans leurs carquois. Thouérys regarde sa mère :

— Que va-t-on faire aujourd’hui ?

— Vous allez monter à cheval, et tirer à l’arc.

— Je croyais que nous allions combattre à l’épée, s’indigne Sylnoastra.

— Aussi, répond Talkar.

Une fois sortis de la maison, tous se taisent. La cape de Sylnoastra dissimule son teint et permet aux passants de croire qu’il s’agit d’une simple famille drow en promenade. Ceux qui se retournent sur leur passage ne sont que de simples marchands, parfois des voleurs cachés dans les ruelles sales et étroites. Talkar et Elaée vivent depuis tellement longtemps dans cette cité souterraine qu’ils connaissent chaque passage secret menant au dehors. Le plus difficile à déceler se trouve dans l’angle des grands escaliers. Il faut savoir le trouver… Car la porte n’est pas toujours celle que l’on croit être. Sylnoastra, quant à elle, surveille leurs arrières, et a déjà un invité capuchonné dans sa vue.

— Grand-père…

— Syl, ne m’appelle pas « grand-père ».

— Pardon père… Ne nous retournons pas, quelqu’un nous suit. Et il n’a pas l’air amical…

Elaée lui murmure que la plupart des drows ne sont pas amicaux : mieux vaut le semer. Sylnoastra fait comme si elle ne le voyait pas. Talkar tourne sur la droite, l’inconnu les suit. La petite elfe le leur fait savoir. Il faut malheureusement reprendre une meilleure direction car cette ruelle les éloigne de l’escalier de pierre. L’inconnu tourne sur sa gauche, mais l’enfant connaît ce genre de tactiques, Khaled lui en a déjà parlé. Dans peu de temps, il réapparaîtra, ils continueront de marcher, il disparaîtra une seconde fois et à la troisième, il les coincera. Comme Sylnoastra s’y attendait, l’inconnu est réapparu avec un aspect différent, à sa façon de marcher il ressemble à un vieillard, mais il accélère le pas, court puis tourne sur sa droite ; c’est le moment ! Les quatre elfes se séparent, chacun disparaît sous un porche, ou derrière des caisses. L’inconnu réapparaît au loin. C’est un elfe noir, mais ce n’est pas un voleur, cela Elaée en est sûre… C’est un espion. Un espion envoyé par Yëlah, la matriarche du clergé de Lloth. Talkar le reconnaît, il s’agit d’un certain Aël. Celui-ci fait demi-tour en serrant les dents, furieux de s’être mis en échec. Une fois la sécurité revenue, les elfes sortent de leurs cachettes.

— Un espion, soupire Elaée.

— Je le sais, c’est Aël. Je me demande pourquoi il nous suivait… ajoute Talkar, songeur.

— Moi pas, déclare-t-elle, tu te souviens de ce que Yëlah veut, non ? Quelqu’un lui a appris la naissance de notre fille ! Quant à savoir qui… Si je le trouve, je le tue. Je ne vais pas permettre à cette folle de nous voler nos filles ! Surtout si elle découvre la véritable nature de notre petite Syl… Elle est tout ce qui nous reste d’Isil, je… Je ne supporterai pas qu’il lui arrive malheur.

Sylnoastra et Thouérys se lancent un regard inquiet. Sur ce point-là, elles sont assez grandes pour saisir l’étendue de la situation. La prêtresse de la déesse-araignée pourrait être au courant de l’existence de Thouérys… Si par malheur les guerrières se décident à venir dans la demeure, et qu’elles découvrent l’enfant, elles ne lui laisseront aucune chance de s’échapper.

Une fois arrivés sur les lieux du passage, Talkar surveille ses arrières avant de pénétrer dans l’angle humide. Il tâte chaque pierre avec précaution puis pousse l’une d’entre elles, débloquant ainsi une porte secrète. Le drow leur fait signe de venir. À peine ont-ils passé la porte de pierre que celle-ci se referme d’un coup sec. Après une centaine de mètres dans un couloir, les deux enfants sont déjà dehors à courir dans tous les sens comme deux poulains en plein jeu :

— Je vais t’avoir ! rit Thouérys.

— C’est ce qu’on va voir ! Attrape-moi, si tu le peux !

L’enfant au teint clair bondit sur un rocher, puis sur un autre. Thouérys finit par l’imiter, mais soudain, sa sœur de lait a disparu. Talkar les rappelle à l’ordre :

— Arrêtez à présent ! Nous avons des montures à préparer !

— Je veux bien moi, rétorque sa fille, mais où est passée Syl ? Syl ! Reviens, allez ! Ce n’est pas drôle ! Syl-no-astra !

Les trois elfes reçoivent à cet instant plusieurs glands sur la tête. Talkar esquisse un petit sourire, elle n’était pas bien loin. Seulement, personne ne s’attendait à ce qu’elle se trouve si haut dans l’arbre.

— Hey ! Comment as-tu fait pour grimper si haut ?

L’enfant descend de branche en branche, puis laisse sa tête partir en arrière, pour rester suspendue au-dessus d’eux.

— J’ai escaladé !

— Mais comment ? s’étonne Elaée, as-tu remarqué la hauteur du tronc de cet arbre avant d’atteindre les branches ? Descends je t’en prie, tu me fais peur !

— Ne t’inquiète pas maman ! Regarde !

Talkar tire une grimace :

— Ah ! Toi elle t’appelle « maman », et moi « grand-père »…

— Serais-tu jaloux ?

— Mais pas du tout ! se défend-il.

— Papa ! Toi aussi regarde !

Elaée lui donne un coup de coude :

— Tu vois qu’il n’y a pas de raison de rouspéter !

Thouérys se tortille dans les bras de son père, qui ne tient pas à la voir tenter l’escalade. Sylnoastra bondit d’un arbre à un autre en poussant un cri de joie, et une fois à terre éclate de rire. Ses parents adoptifs en restent songeurs.

— Je veux sauter moi aussi ! crie Thouérys.

— Ah non ! Je ne crois pas, non ! rient nerveusement ses parents.

Sylnoastra sourit encore de son exploit, tandis qu’ils arrivent à une ferme isolée. Le propriétaire est dans l’écurie avec les chevaux. Le jeune fermier aplatit une litière de paille alors qu’une jeune femme, qui paraît être son épouse, panse un cheval. Celle-ci, en les voyant, a un sursaut :

— Pardonnez-moi, dit-elle, mais nous ne voyons pas très souvent des elfes chez nous…

— Ce n’est rien, nous ne voulions pas vous effrayer. Nous cherchons deux montures au caractère assez calme, pour des enfants.

— Bien entendu, mon bon seigneur, sourit le fermier, suivez-moi ! Voici Atinéa, une jument alezane très gentille et très agréable avec des personnes de tout âge, et voilà Vitsy, une jument baie très patiente et agréable à monter. Je vous l’assure, si vous avez mal au dos, montez cette jument-là !

— Combien vous devrais-je pour vous les emprunter ? C’est pour un petit entraînement pour mes filles.

— Trois pièces d’or pour les emprunter quand vous le voulez, cela vous convient-il ?

— C’est très bien.

— Merci, seigneur, c’est un plaisir de faire affaire avec vous.

Talkar remarque que les deux petites ont disparu, mais la femme du fermier le rassure. Sylnoastra a vu un poulain et elle est partie le voir, suivie de Thouérys. Le fermier leur explique que ce jeune poulain est un pégase noir, né peu après qu’ils aient recueilli sa mère, blessée.

Sylnoastra s’est posée contre la barrière et admire le poulain aux petites ailes repliées. Celui-ci lève la tête dans sa direction. L’enfant reste captivée par son regard couleur de nuit, rehaussé par une belle étoile blanche au milieu du front. Thouérys remarque que sa mère semble avoir perdu beaucoup de plumes à son aile gauche. La jument lève la tête, curieuse, et s’approche. Son poulain la suit. Elle sent les mains affectueuses des fillettes, puis se laisse caresser. Le poulain s’approche prudemment de la main de Sylnoastra, la sent, recule d’un pas, puis revient pour la toucher du bout de son nez tout chaud. Sa mère baisse la tête vers les fillettes et lèche le bout de leurs doigts. Toutes les deux esquissent de beaux sourires.

— Je trouve que c’est bien de pouvoir monter à cheval le jour précédent notre anniversaire, dit la petite drow, rêveuse.

— Moi aussi.

Le souffle chaud des chevaux apporte à Sylnoastra comme un apaisement au cœur. La jument expire un souffle bruyant, le petit imite sa mère.

— Donne-lui un nom.

Sylnoastra regarde autour d’elle, il n’y a personne hormis sa sœur de lait, silencieuse… Et ce n’était pas sa voix.

— Je suis Aile-Brisée, regarde-moi, je suis là.

Elle se tourne alors vers la jument.

— C’est moi, Aile-Brisée. Donne un nom à mon petit.

Elle pose sa main sur le chanfrein de la belle jument noire.

— Mais comment…?

— Donne-lui un nom, continue la jument ailée, dis-le.

Sylnoastra réfléchit un long moment. Elle entend le petit pégase hennir doucement. Et là, un nom lui vient à l’esprit, un nom entendu dans la chanson d’un lointain souvenir…

— Nectar.

— C’est très joli, merci !

La voix du poulain semble fragile, mais il dégage beaucoup de force. Il part et bondit, tout joyeux.

— Il est heureux de porter le nom que tu lui as donné. Par le sang et la volonté des Anciens tu entends, grâce à ton cœur, la voix des chevaux.

— Les Anciens ? Mais qu’est-ce que c’est ? Et pourquoi votre voix résonne dans ma tête ?

— Ce n’est pas à moi de te le dire, ni de te l’expliquer… Tu le découvriras peut-être durant ton existence. Qui tu es, je l’ai senti en toi. L’énergie particulière que tu exprimes te protégera. Les héritiers du sang des Anciens peuvent nous comprendre et trouver les façons pour apaiser nos maux. Va, peut-être nous reverrons-nous. L’être pur veille sur toi.

La jument s’éloigne alors pour rejoindre son petit. Thouérys regarde son amie avec perplexité.

— Quoi ?

— C’est bien ce que je pensais. Tu parlais aux deux pégases. Et non à moi. Je me disais aussi… Mais c’est bizarre, on aurait dit qu’ils te comprenaient… Tu es vraiment impressionnante ! Je ne dirai rien à papa cette fois-ci, viens, il nous attend. Au revoir petit poulain !

— Nectar.

— Hein ?

— Il s’appelle Nectar.

— Oh bon d’accord, au revoir Nectar !

 
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