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Les Derniers Anciens, Tome 1 – Extrait 1, pages 75 à 82

Profitant d’un instant de calme, Elaée se faufile discrètement dans la bibliothèque pendant que Talkar emmène les deux petites elfes dans la chambre parentale. Loin de tout regard indiscret, elle dévoile une petite cachette parmi les recueils pour en extirper les encres et outils nécessaires à la réalisation de tatouages.

Les deux drows savent qu’un lourd danger les guette dans l’ombre du clergé. Il est temps pour eux de raconter leur histoire à leurs petites protégées. Thouérys et Sylnoastra sont encore jeunes mais elles savent écouter quand c’est important.

— Pourquoi restons-nous ici, père ? demande Thouérys.

— Et pourquoi est-il si important de parler plus bas ? ajoute Sylnoastra.

— Parce que nous devons veiller au plus grand secret pour ce que nous nous apprêtons à faire.

— Vraiment ? s’exclame Thouérys avec enthousiasme, je suis impatiente de voir ça !

Talkar sourit à cette phrase si innocente. Elaée fait son entrée, très discrète, avec son petit paquet, tandis que les petites elfes chahutent silencieusement.

— Tout est là, assure-t-elle, je dois les désinfecter avant.

— Il y a la bouteille d’alcool des humains des montagnes gelées dans le tiroir du bas de la coiffeuse. Elle date de l’année de naissance de mon grand-père. Une année affreuse.

— Merci bien.

Pendant qu’Elaée plonge ses aiguilles dans un petit récipient d’alcool, Talkar demande l’attention de Thouérys et de Sylnoastra.

— Allons allons les enfants, on arrête. Ce que nous allons vous dire est très important.

— Tant que ça ? demande Thouérys.

— Oui ma petite. Ce secret nous concerne tous, à présent.

— Ah bon ?

— Oui. Thouérys, je dois t’avertir de quelque chose. Ta mère et moi craignons que le clergé de la déesse-araignée ne tente de te capturer, toi et… Sylnoastra au passage.

Elaée s’approche de sa fille afin de lui faire relever sa manche, laissant apparaître la marque de Lloth.

— Tiens bien ta manche ma chérie.

— C’est pour quoi faire ?

— Nous allons tatouer ce symbole sur l’épaule de Sylnoastra. Au même endroit. Sylnoastra doit porter la même marque que nous. Ne dites jamais à personne que cette marque est de ma main. Allons Sylnoastra, essaie de ne pas trop bouger…

Elaée commence son ouvrage. Sylnoastra ne trouve pas du tout cela agréable.

— Mais pourquoi ? insiste Thouérys, et pourquoi le clergé veut me capturer ?

— Toute les familles nobles doivent donner leur première fille née au clergé pour renouveler la garde, répond Elaée toujours occupée à sa tâche.

— La garde ? s’étonne Thouérys qui se souvient d’avoir aperçu quelques troupes en armure, mais pourquoi ? Je suis bien trop petite et trop jeune.

— Le clergé a le pouvoir de prendre les premières filles dès le plus jeune âge, pour en faire des guerrières sans cœur, explique Talkar. Les matriarches œuvrent ainsi depuis toujours. Nous t’avons cachée pour éviter que Yëlah, la matriarche actuelle du clergé, ne t’arrache à nous. Et il ne faut surtout pas que la déesse te voit, ma petite…

— Ah bon ? Je ne vois pas ce que j’ai de spécial pourtant.

— Oh que si hélas…

— Je ne comprends pas, père.

— Écoute Thouérys, et je t’en prie retiens bien ce que nous allons te raconter. Toi aussi Sylnoastra. Voyez-vous, il y a longtemps, Elaée et moi étions au service du clergé. Nous ne vénérions pas tellement Lloth, cependant nous étions parmi les elfes les plus respectés des serviteurs de la déesse, même de la matriarche de cette époque. Notre puissance avait intéressé de très près Lloth, d’autant à partir du moment où nous nous sommes unis, ta mère et moi. Nous avons appris par la suite que pour asseoir davantage son emprise sur la terre, Lloth avait besoin d’un nouveau corps pour vivre directement parmi nous.

— Ah ? Parce qu’elle n’est pas au clergé ? Je croyais que les nouvelles arrivantes lui étaient présentées.

— Pas directement, répond Elaée toujours apprêtée au tatouage, les nouvelles arrivantes sont amenées dans la grande chapelle privée de la matriarche où est dressée la grande statue de la déesse-araignée. C’est de cette statue que sort la voix de Lloth.

— Pourquoi est-ce qu’elle a besoin d’un nouveau corps ? demande Sylnoastra qui se tortille sous la douleur de l’aiguille. Aïe ! Maieuuh !

— Arrête de bouger, lui dit calmement la drow. Lloth a besoin d’un nouveau corps pour vivre.

— Mais si on peut l’entendre parler, c’est qu’elle vit déjà.

— Oui ma petite, approuve Talkar, mais vois-tu… Comment vous l’expliquer… Notre âme et notre esprit sont éternels, mais le corps, lui, ne l’est pas. Les dieux sont certes puissants, cependant, s’ils veulent vivre sur terre, le corps dans lequel ils sont incarnés est vulnérable. Si le corps terrestre vient à mourir, les dieux en ont besoin d’un nouveau pour maintenir leur puissance ici bas.

— Ah d’accord. Mais quel rapport avec Thouérys et cette marque ? Mais aïeuh !

— C’est ce que je suis sur le point de vous expliquer, reprend le drow. Étant donné que nous étions les personnes les plus puissantes de Grandrock, il fallait évidemment que nous donnions notre première fille née à la matriarche. Un enfant aussi puissant que le laissait présager notre lignage était inespéré pour la déesse. Un jour, la matriarche nous a fait venir en secret au clergé. Elaée portait notre tout premier enfant. Le premier avant Khaled.

— Vous avez eu un bébé avant lui ? s’exclame Thouérys, mais cela veut dire que j’ai une autre grande sœur ou grand frère !

— Oui Thouérys, mais le bébé n’a jamais vu le jour vivant…

— Hein ? Pourquoi cela ?

— Écoute, Thouérys. Lorsque nous sommes parvenus au clergé, la matriarche nous a annoncé que la déesse avait trouvé le moyen de nous rendre immortels, et à travers nous, le corps de nos enfants. À cette époque, et sans savoir les véritables desseins de Lloth, cette nouvelle nous a ravie. Notre enfant allait vivre éternellement… Hélas, le prix que nous avons payé a été très lourd. Elaée et moi-même avons certes été rendus immortels, mais au prix de notre liberté. Notre immortalité nous a non seulement enchaînés au clergé, mais elle a aussi, contre toute attente, arraché la vie de notre enfant… Depuis ce jour, notre véritable nature s’est éveillée et nous avons quitté le culte de Lloth. Cependant, nous ne pouvons pas quitter la ville à cause de cette malédiction.

— Mais pourtant nous sommes déjà sortis plusieurs fois de la ville, dit Thouérys.

— Oui ma chérie, approuve Elaée, nous pouvons sortir de la ville mais la quitter est impossible. Nous sommes liés par le sang.

— Et la matriarche ? s’enquit Sylnoastra, elle n’a rien dit quand vous êtes partis ?

— Oh que si. Déjà, le fait de constater que l’enfant était mort a été un coup très dur pour elle, mais en plus, notre départ lui a été en quelque sorte fatal. Elle ne s’en est pas remise et cela l’a beaucoup fragilisée. Sa fille a profité de ce moment de faiblesse pour l’assassiner et prendre sa place sans même prendre connaissance de toutes ces informations.

— Et sa fille c’est Yëlah ?

— Oui, exactement.

— Et ce tatouage ? fait Sylnoastra à Elaée, pourquoi tu m’en fais un ?

— Si jamais le clergé t’attrape, il pensera que tu es de notre sang, que tu es une Azul’El. Cela te sauvera la vie… Du moins provisoirement…

— Et pourquoi Thouérys ne doit pas être présentée à Lloth ?

— Parce que la déesse, elle, se souvient de ses actes.

— Je ne comprends pas.

— Moi non plus, ajoute Thouérys.

— La déesse sait que nous sommes toujours à Grandrock et elle sait se montrer patiente. La naissance de Khaled l’a contrariée, nous le savons très bien. Nous n’avons pas eu à le cacher, et bien que Khaled soit du sexe masculin, sa puissance s’est finalement révélée utile à Yëlah et au seigneur Aedan, son époux. Cependant Thouérys est notre première fille et Lloth n’attend que sa venue pour en faire une monstruosité pervertie par le mal, et ainsi la forger en tant que son nouveau corps.

— AÏE ! Mais ça fait mal, gémit Sylnoastra. Maman s’il te plaît arrête… implore-t-elle.

— Si tu ne portes pas ce symbole, tu te feras tuer si Yëlah t’attrape !

Au bout d’un moment, Sylnoastra cesse finalement de se plaindre, malgré la douleur. Peu à peu, la marque prend forme. Une fois le travail achevé, Elaée appose un bandage sur l’épaule de la petite elfe. Thouérys et Sylnoastra repartent jouer comme si rien ne s’était produit.

— Sylnoastra a été courageuse pour son âge, remarque Talkar, admiratif. Tout comme l’aurait été Isil.

— Peut-être pas tant que ça, sourit Elaée. Isil était forte et courageuse, mais tellement sensible !

 
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